Julie, formée du projet Biofermes France, nous parle de sa reconversion et son installation paysanne

Mai 2020

La première phase de notre projet Biofermes France touche à sa fin ; mais nous continuons évidemment à prendre des nouvelles des formé.es du projet ! C’est d’autant plus le cas en cette période de crise liée au COVID19, et face à ses conséquences telles que le confinement. Julie, ancienne formée du projet Biofermes France nous dit tout sur son parcours, son projet de reconversion, et son installation paysanne toute récente, près de Marseille. Le démarrage d’une nouvelle vie sur les chapeaux de roues, et dans des conditions atypiques !

SOL: Peux-tu te présenter et nous en dire plus sur ton parcours et ce qui t’a décidé à créer ta petite ferme ?

Je m’appelle Julie et je suis devenue maraichère après une reconversion professionnelle. J’ai une formation en environnement et aménagement du territoire à l’origine, donc j’avais déjà une sensibilité à tout ce qui touchait à la nature, à la protection de l’environnement … Des choses que je retrouve aujourd’hui dans le type d’agriculture que j’ai choisie : c’est-à-dire une agriculture biologique, peu mécanisée et sur petites surfaces.

J’ai toujours aimé travailler. Le travail a toujours fait partie de ma vie et de mon épanouissement, mais ces dernières années ce n’était plus vraiment le cas : je ne m’y reconnaissais plus trop et je n’étais plus vraiment heureuse dans ce que je faisais. Je sentais comme un décalage. L’agriculture m’a toujours intéressée ! Par exemple, on avait des amis paysans chez qui on allait de temps en temps, et j’étais toujours ravie d’aller là-bas ! Comme je me sentais « coincée » dans ma vie professionnelle et personnelle, j’ai fait un bilan de compétences… mais dont il n’est pas sorti grand-chose ! Mais j’ai aussi lu à cette époque-là le livre de Perrine et Hervé Gruyer de la Ferme du Bec Hellouin : Permaculture, guérir la terre, nourrir les hommes, et ça a été un vrai déclic pour moi, ça m’a ouvert un chemin vers lequel aller ! Donc même si ça pouvait sembler une reconversion un peu radicale, je trouvais une vraie filiation avec ce que j’avais fait avant, comme si je gardais un lien avec cet « avant » et que je le faisais évoluer.

SOL: Peux-tu nous en dire plus sur ton projet d’installation paysanne ?

Aujourd’hui, je loue un hectare de terre qui appartient à la mairie de Gignac La Nerthe, une commune de 10 000 habitants à vingt minutes au nord-ouest de Marseille. C’est un projet agricole

Julie dans ses jardins de Gignac La Nerthe

Julie dans ses jardins de Gignac La Nerthe

municipal intéressant : la Mairie a acheté des terrains dont une partie était urbanisable avant, pour les reconvertir en zones agricoles. C’est un terrain en plein cœur de la ville : c’est intéressant car ça donne à voir ces nouveaux modèles agricoles.

Je suis en agriculture biologique : c’était une évidence pour moi. Je suis partie sur un système en agroforesterie, c’est-à-dire une association entre jardins maraichers et haies de fruitiers. C’est un système peu mécanisé, en maraichage bio intensif, et aujourd’hui je n’ai aménagé que 4000 mètres carrés sur l’hectare.

Mon installation est encore récente : j’ai signé le bail de location à l’automne 2019, préparé les aménagements et planté les fruitiers, puis fait ma première mise en culture au printemps. Je vends mes premiers légumes depuis un mois tout juste ! Ça se fait petit à petit, j’ai voulu structurer mon installation : j’ai 9 jardins mais je n’en cultive que 4 cette année. Je préfère faire petit mais très bien (enfin, du mieux que je peux !) au début. J’ai vu et entendu parler de trop de porteurs de projets agricoles qui veulent faire trop d’aménagements, lancer plusieurs ateliers agricoles (maraichage, petits fruits, poules pondeuses, transformation…) dès le début de leur projet et qui se retrouve face à d’énormes difficultés, car n’ayant pas mesuré la charge de l’ensemble, encore augmentée selon moi par le manque d’expérience et d’efficacité. J’ai bien évidemment eu envie de tout faire dès le début mais je m’efforce depuis plus d’un an de m’auto-réguler et de prioriser ! Après sur le long terme, je reste animée par l’envie d’étoffer ma Bioferme et d’agréger de nouveaux ateliers !

SOL: Ce projet a-t-il été dur à réaliser ?

J’ai plutôt eu l’impression de quelque chose de relativement fluide. Au début, on est animé par un sentiment d’urgence à changer de vie, à vivre mieux, à être plus en adéquation avec ce à quoi on aspire … Mais personne ne s’installe en un an, sauf cas particuliers. J’ai commencé tout ça il y a 3 ans, et à aucun moment je n’ai eu l’impression de perdre mon temps, mais je n’aurais pas pu faire plus vite. Pour moi, ça a été une succession d’opportunités, de rencontres, et de hasards qui ont fait que mon projet a vu le jour. Je n’ai pas eu l’impression de lutter, mais plutôt d’être au bon endroit au bon moment. Chaque étape me confortait dans mon idée, et me rassurait sur mon choix. Ce n’est pas le cas pour tout le monde : acheter du foncier est très compliqué, et peut être source de beaucoup de désillusions.

SOL: Comment vends-tu tes produits ?

J’ai des circuits simples, je souhaitais faire au maximum des ventes directes : je commercialise dans un point de vente loué par la Mairie une fois par semaine, un micromarché devant une cave viticole et dans un petit magasin bio de communes voisines, et pour plus tard j’aimerais développer la vente à la ferme : en étant au cœur de la ville je pense que ça peut marcher. Le modèle de micro-ferme en agroforesterie fait que la dimension esthétique et paysagère peut attirer les clients ! Je pense que ce modèle au cœur de la ville est intéressant : en venant chercher ses légumes, on pourrait se promener dans le champ avec sa famille, ou s’assoir pour boire un café … Et contribuer – modestement – à une forme de ressourcement. Aussi, à côté de mon terrain il y a une ancienne ferme que la mairie a racheté, pour développer un projet de restaurant : j’aimerais beaucoup pouvoir valoriser une partie de ma production via ce biais si ça voit le jour, et produire des choses atypiques pour le/la restaurateu.rice.

IMG_1136 bdSOL: Quelles sont pour toi les prochaines étapes ? 

J’ai quasiment franchi toutes les grandes étapes de l’installation ! La commercialisation est lancée. Je pense que la prochaine étape c’est d’arriver à faire plus d’associations de cultures. J’y suis allée petit à petit, et il faut que j’augmente la densification des cultures, dans l’espace et dans le temps. Ensuite, ce serait d’étendre mes jardins et cultiver l’espace qu’il me reste. Je reste ouverte à un éventuel projet collectif, une éventuelle rencontre pour développer mon activité.

Je continue de travailler en free-lance pour mon ancienne entreprise, environ un jour par semaine. Ce n’est pas facile d’alterner entre ses semis et un power point ! Mais je voulais m’assurer une certaine sécurité financière, surtout au début. Je n’exclue pas de garder cette « double vie » sur le long terme. Je pense même que ça pourrait constituer un nouveau modèle d’installation : au-delà de l’aspect financier, on peut vouloir passer un peu moins de temps (qui parfois est rude !) dans les champs, et plus avec sa famille. Je pense que les personnes qui s’interrogent sur une éventuelle reconversion agricole l’envisage de façon peut-être trop « binaire » : soit devenir paysan et s’engager dans une vie intense, parfois éprouvante et renoncer aussi à un certain niveau de vie, soit garder un métier et un mode de vie qui nous déplait. C’est pourquoi des modèles hybrides peuvent être des solutions, au moins au début, pour permettre une certaine transition. Ce n’est cependant pas adapté à toutes les personnes ou tous les métiers.

Quand je suis amenée à parler de mon expérience, j’insiste toujours sur le fait qu’il y a une part de fantasme qu’il faut explorer dans cette aspiration à un « retour à la terre » : il faut absolument démêler le fantasme de la réalité, et être honnête avec soi, pour que la chute ne soit pas terrible. Il faut être conscient de l’ampleur de la tâche, et y aller petit à petit. La volonté de changer de vie est profonde et souvent très réfléchie : il faut certes chercher à y répondre, mais il ne faut pas se précipiter et construire son projet pas à pas.

SOL: Dans le cadre du projet Biofermes, tu as suivi plusieurs formations dans les petites fermes partenaires du projet. Peux-tu nous en dire expliquer comment s’est déroulé ce parcours de formation ?

J’ai suivi plusieurs formations dans le cadre du « Parcours Microferme » composé du module 1 (formation théorique) et module 2 (formation pratique chez un maraicher) à la Ferme de Sainte Marthe, et ensuite les formations à la ferme du Bec Hellouin.

J’ai également fini par faire un Brevet Professionnel Responsable d’exploitation agricole (BPREA) par correspondance : je voulais compléter ces formations par un diplôme officiel, afin de gagner en « légitimité » auprès des instances agricoles, notamment les chambres d’agriculture et autre.

La ferme de Sainte Marthe, en Sologne

La ferme de Sainte Marthe, en Sologne

SOL: Que t’a apporté la formation que tu as suivi à la ferme de Sainte Marthe Sologne ? Et celle suivie à la ferme du Bec Hellouin ?

Pour moi, c’était important de faire les deux modules de formations à la Ferme de Sainte Marthe Sologne (le module 1 étant plutôt théorique et le module 2 plutôt pratique). J’ai relevé certaines limites à la formation, comme le fait qu’une journée était consacrée à un thème particulier. De cette façon, je trouve qu’on ne peut pas assez entrer dans le détail ; mais ça a aussi a pu me donner un large panel d’informations : à moi de creuser ensuite.

Les formations Bec Hellouin m’ont marqué : c’est comme si je touchais un peu le Graal ! On était tous émerveillés puisqu’on admire cet endroit. C’était très fort, ça nous confortait dans notre envie de construire des projets différents des modèles actuels, et ça m’a donc beaucoup conforté dans ce choix. La dimension humaine était encore décuplée : en quelques jours, j’ai fait beaucoup de rencontres, entendu beaucoup de projets et d’histoires intéressantes, et nous avons partagé beaucoup de choses.

Avant, j’allais à la Chambre d’Agriculture un peu  « tête baissée », en craignant qu’on dénigre mon projet, qu’on me demande pourquoi je voulais de si petites surfaces et pas de tracteur … Face au reste du monde agricole, j’avais parfois l’impression d’être « un vilain petit canard » ! Au Bec Hellouin, j’ai trouvé un argumentaire scientifique et technique pour mieux défendre ce type de projet.

SOL: Quels sont les aspects qui t’ont le plus intéressé ? Les moments qui t’ont le plus marqué ?

Il s’est vraiment passé quelque chose au sein de notre promotion a la Ferme de Sainte Marthe Sologne: on s’est rendu compte très vite qu’il fallait se soutenir les uns les autres. Il y a eu beaucoup de logiques d’entraide et de partage de compétence : on se faisait des petits ateliers après les cours ! On a gardé ce contact encore aujourd’hui. On reste en lien, on continue à partager des informations, des trucs et astuces, et à se prêter du matériel ! On organise aussi des rencontres, avec des temps de convivialité, mais aussi de travail. C’est important dans ces expériences d’avoir des conseils, et de partager les mauvais comme les bons moments ! Je dis souvent que je suis fière qu’on ait su rester en lien.

SOL: Quels sont les outils utilisés au sein de ce réseau des ancien.nes formés ?

La logique d’un réseau est pertinente. Ce qui me semble le plus intéressant est que ceux qui sont assez proches géographiquement puissent entrer en contact, pour visiter leurs fermes respectives, s’échanger du matériel ou des conseils … Pour en arriver là, un groupe d’anciens stagiaires accompagnés par SOL ont mis en place une carte interactive ; ce qui a été compliqué car on était déjà tous débordés, et nous n’avions pas forcément les compétences pour le faire. Dégager du temps libre pour créer des outils autogérés entre agriculteur.rices est compliqué ! Mais développer cet outil en une application plus ergonomique, en s’investissant financièrement, serait une idée pour faire émerger ces micro-foyers d’anciens de Sainte Marthe Sologne, et généraliser cette entraide et cette solidarité. On avait aussi imaginé une banque de données de « trucs et astuces » basée sur le constat que chaque ferme regorge d’inventions, qui sont autant de solutions aux problèmes rencontrés par chacun.e ! On pourrait classer les informations par mot-clé ou thème. Au-delà de ça, je pense qu’un réseau des personnes intéressées par des modèles d’agriculture différents, regroupant les partisans de toutes les associations traitant de ces questions serait super : on se regrouperait alors selon nos valeurs et nos intérêts profonds.

La page Facebook des anciens de Sainte Marthe Sologne fonctionne bien aussi, elle regroupe et fédère beaucoup de personnes.

Joseph Morin, qui a acceuilli Julie en stage à la ferme de la Renaudière

Joseph Morin, qui a acceuilli Julie en stage à la ferme de la Renaudière

 

SOL: Que penses-tu de l’engouement général pour un « retour à la terre » ?

Je suis un peu symptomatique de cette mouvance. Souvent, ce sont des profils similaires : des gens qui ont fait des études, qui ont eu des débuts de carrière, qui viennent de la ville, et qui, d’un coup, n’en peuvent plus de leurs boulots, des endroits où ils vivent ; voir de leur vie plus personnelle ! Me concernant, j’étais consciente qu’il y avait le risque que je fantasme un peu. Je voulais donc me ramener à la réalité en faisant des stages. Je voulais passer par cette phase de terrain pour avoir une vision plus réaliste. L’expérience dans la Ferme de la Renaudière où j’ai fait mon stage était géniale : même sous la pluie !

SOL: La situation sanitaire liée au COVID19 et le confinement ont-ils eu des impacts particuliers sur ton activité ?

Au contraire, je trouve que le confinement a amené les gens à venir chercher des bons produits chez les producteurs locaux : fromages, fruits et légumes … J’espère que ça va durer. J’ai commencé mes premières ventes pendant le confinement, et elles se sont très bien passées. Le confinement m’a cependant perturbé dans mon installation : j’ai dû installer tout mon réseau d’irrigation seule, alors qu’un ami devait venir m’aider : c’était très compliqué.

SOL: Une dernière remarque ?

J’insisterai de nouveau sur l’importance de ne pas trop idéaliser cette envie de retour à la terre. Il faut sans cesse naviguer entre plusieurs écueils : l’idéalisation, l’impréparation, la tentation d’aller trop vite… J’ai été marquée par des porteurs de projet qui pensaient que les livres et internent leurs donnaient toutes les informations pour réussir leur reconversion. Ils me faisaient penser à de petits avions volant très hauts dans le ciel mais qui me semblaient bien trop loin du sol et de sa réalité. Alors allez sur le terrain, prenez le temps de construire un projet sérieusement : ne perdez surtout pas de vue votre rêve mais créez les conditions pour ne pas le gâcher !

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