Récit de voyage : au cœur des échanges paysans

Mars 2020

Pour le projet Biofermes Internationales, le mois de novembre 2019 a été très particulier. Il fut l’occasion d’une rencontre inédite et forte entre des paysan·nes des trois zones du projet : France, Inde et Sénégal. Tous et toutes se sont retrouvés en Inde, pour 12 jours d’échanges sur leurs pratiques et savoir-faire agricoles. Un temps fort incroyable que nous vous faisons découvrir dans cet article.

Direction l’Inde pour échanger les savoirs paysans

Dans leur valise, les paysan·nes français·es et sénégalais·es ont pris le nécessaire indiqué par les équipes de SOL, mais aussi l’enthousiasme à la perspective de futurs échanges passionnés autour des pratiques agroécologiques et des semences paysannes.

Le 19 novembre, nous arrivons tou·tes à Delhi, mais depuis juin déjà nous avons eu des réunions de préparation à distance.

En posant le pied à Delhi, un autre monde s’ouvre à nous. Nous nous retrouvons dans un pays que la plupart au sein du groupe ne connaissent pas : les odeurs nous surprennent, puis ce sont les paysages. Pour nous accueillir, les équipes de Navdanya, notre partenaire indien, ont organisé un déjeuner au sein d’un de leurs magasins en circuit court et équitable, du centre-ville. Pour beaucoup déjà, c’est l’évasion entre le jus de rhododendron, les chappattis, la pâte d’amarante. Nous mangeons, nous apprenons à nous connaître, et nous observons tous les produits présents dans la boutique : posant un millier de questions aux membres de Navdanya sur ces aliments issus des communautés paysannes soutenues par l’organisation dans de nombreux États indiens.

Avant de reprendre la route pour partir dans la vallée de Dehradun, au nord du pays, Vandana Shiva vient à notre rencontre : la transition agroécologique au niveau mondial et la liberté des semences, en passant par les conditions paysannes, sont nos sujets d’échanges principaux. C’est avec le sourire et la tête bien remplie de ces discussions enrichissantes que tout le monde s’apprête à faire les 8 heures de route qui nous relient à la ferme de Navdanya, où se développe nos projets communs depuis plus de 10 ans.

Sortir de Delhi n’est pas une mince affaire tant la densité de circulation est forte avec les camions, les bus, les tuk tuk, les voitures, les charrettes tirées par des chevaux, les deux-roues. Le tout dans un joyeux concert de klaxons. Au bout de quelques heures, nous laissons derrière nous la ville pour admirer des paysages de campagne sous le soleil couchant.

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Première étape : la vallée du DehradunIMG_20191120_151955

Vers 23 heures enfin, nous arrivons à la ferme de Navdanya. Une fois les répartitions dans les chambres faites, il est temps de dormir : car les prochains jours vont être intenses ! Le lendemain, nous pouvons pleinement découvrir les lieux avec les différents coordinateurs du projet : la banque de semences communautaire, l’espace d’étude des sols, l’organisation des cultures, la bibliothèque, le jardin des herbes aromatiques, l’espace de compostage, l’espace dévolu aux formations à la transformation alimentaire… Le tout entouré par une végétation riche, mais impactée par le réchauffement climatique. C’est incroyable de découvrir toutes ces installations co-créées avec SOL !

IMG_20191120_105434Nous ne sommes pas seuls : la ferme est pleine de vie avec les nombreuses personnes qui viennent se former aux pratiques agroécologiques et à la préservation des semences ainsi que les paysan.nes travaillant sur la ferme de production. Pour toucher le plus de monde possible, les coordinateur. rices vont aussi dispenser les formations au sein des villages aux alentours, et même dans d’autres États indiens. Une véritable chaîne solidaire s’est ainsi créée ici, permettant à tous de « devenir une graine du changement » comme le dit si bien Vandana Shiva. Et c’est bien l’objet de Biofermes Internationales qui se déroule dans 3 États de l’Inde du Nord.

Ces premiers jours sont l’occasion d’échanger avec les paysans et paysannes du projet, des villages aux alentours. IMG_20191123_112702Des rencontres sont organisées à la ferme, mais aussi au sein même d’un village. Là-bas, nous y sommes accueillis avec des sourires et des chants par les paysannes. Après cette entrée, nous nous installons tous et toutes dehors pour échanger : il est question des associations de cultures, de la problématique de l’eau et des légumes que chacun et chacune cultivent.

En passant par l’anglais, certaines incompréhensions se font jour. Il faut alors pour chacun·e bien expliciter ses propos. Une fois les mots ou les explications compris : un éclat de rire général nous emporte ou des exclamations de surprise, quand nous comprenons que certaines pratiques similaires sont réalisées par des paysan·nes séparé·es par des milliers de kilomètres de distance !

C’est aussi l’occasion de découvrir une école du projet où les enfants sont sensibilisés à l’agroécologie, la préservation des ressources naturelles, et au réchauffement climatique grâce à des cours, des jeux et un jardin potager. Nous avons alors joué avec une classe au jeu Ecolandi, jeu pédagogique de création d’un potager, qui a été adapté au contexte indien en anglais (et au contexte sénégalais, en français sénégalais) en 2018 pour le projet Biofermes.

Entre les différents échanges, les journées sont rythmées par des formations plus techniques : aux engrais verts, à la création de compost et son usage… Les fins de journée permettent également de se réunir pour présenter dans plus de détails les activités de chacun. e dans son pays et les problématiques rencontrées. La sécheresse en zone semi-sahélienne, la souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest, la législation des semences en Europe…

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Le dernier jour, les semences sont mises à l’honneur ! Une foire aux semences est organisée au sein de la ferme de Navdanya. Un moment fort où chacun·e s’est retrouvé autour de ce bien commun et précieux de l’humanité. Posant des questions, s’interrogeant sur telle ou telle semence, où les planter, comment les adapter et échanger sur les manières de les cultiver en France, en Inde et au Sénégal.

IMG_20191123_114006 IMG_20191123_110311

La dernière soirée est l’occasion d’échanger des présents et de planter ensemble sur un espace de culture de la ferme.

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La mission continue au Rajasthan

Le lendemain, à 5 heures du matin, nous somme de nouveau en route, direction le Rajasthan pour la suite de notre voyage. Nous avons pu apercevoir les singes en traversant la montagne, alors que le soleil se levait. Une journée de trajet qui nous permit d’arriver à Jaipur, la capitale de l’État, dans la soirée.IMG_20191125_115639

IMG_20191125_114235Les jours suivants, nous visitons des villages du projet. Les paysan·nes nous accueillent et présentent leur village, leurs cultures et leurs techniques. Des semences paysannes au pressoir à huile, en passant par la disposition des cultures : de grands moments de partages concrets ! Un moment très marquant a été particulièrement fort : lorsque les paysan·nes sénégalais·es et indien·nes se sont rendu compte qu’ils avaient traditionnellement les mêmes jours de semis ou d’utiliser du neem comme pesticide naturel par les paysan·nes indien·nes : un arbre aussi très présent au Sénégal.

IMG_20191127_110631Avant de repartir vers Delhi, nous visitons un ashram gandhien où on nous présente le fonctionnement de la filière locale du coton en circuit court. Cette culture s’est massivement imposée dans tout le pays à l’occasion de la Révolution Verte engagée par le gouvernement (à coup de subventions, et de semences de coton OGM). Cette introduction a eu un impact néfaste pour les paysan·nes qui ont abandonné leurs cultures vivrières et leurs savoir-faire traditionnels pour entrer dans l’aire de la « modernité » avec la culture d’une plante qui était plus intéressante économiquement à l’époque. Cette culture intensive a appauvri les terres et asséché les points d’eau. Socialement, la fin des subventions sur le coton a eu des répercussions désastreuses pour les petits paysan·nes : se retrouvant endettés, avec des terres appauvries, ne pouvant plus assurer la subsistance de leur famille, et les poussant au suicide. La transmission des savoirs et savoir-faire paysans est donc devenue une nécessité dans un contexte de changement climatique exacerbé.

Dans l’ashram et les villages alentour, c’est le coton biologique qui a permis à de nombreuses familles paysannes de s’en sortir. Mais plus loin encore, c’est tout le tissu économique qui s’est relevé grâce à cette filière. Un bon exemple de l’importance du travail des paysan·nes, acteur·rices autant économiques que sociaux pour leur communauté autant en Inde, qu’au Sénégal ou en France.

Après 12 jours, il est déjà temps pour tou·tes de repartir. C’est le moment non pas des adieux, mais des au revoir où chacun·e s’invite à venir en France ou/et au Sénégal découvrir les fermes et les cultures et poursuivre les échanges. La fatigue est palpable sur le chemin du retour, mais aussi le souvenir vivace de tous les savoirs appris et partagés. Une seule chose est certaine : c’est à refaire ! Les conversations ne sont d’ailleurs pas terminées. Grâce aux applications et aux e-mails, nous continuons à échanger des photos et des informations : entre les différentes propriétés du fenugrec, la croissance des semences échangées, ou encore les visites dans des fermes que l’on souhaite partager. C’est certain : le lien est fait !

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